Le temps des sirènes

Ecole de l'Estaque Gare - Classe CM2
Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

Le temps des sirènes est une tentative de re-création artistique et poétique du patrimoine des tuileries du Bassin de Séon, par les enfants de la classe de CM2 de l'école de l'Estaque Gare et des artistes en résidence dans leur école. Ce projet est inscrit dans l'avant programme de Marseille Provence 2013 qui en est le coproducteur. Il fait parti des projets sélectionnés par Identités Parcours & Mémoire.
Depuis trois ans, des élèves, leur enseignant (Jacques Vialle) et des artistes associés (Antonella Fiori et Jean-François Marc) labourent les friches industrielles de l'Estaque et du Bassin de Séon, à la recherche des traces et des voix d'un passé qui a vu ces quartiers se peupler d'une mosaïque humaine venue des quatre coins de la Méditerranée.
Sur les terrains requalifiés en zone franche, ils ont retrouvé les bidonvilles qui furent parmi les derniers à exister en France et, loin de tout esprit misérabiliste, ils ont su redonner une dignité aux sans-voix qui bâtirent ces constructions précaires pour faire vivre ce territoire en voulant faire vivre leur famille.
Sillonnant cet espace, ils se sont mis à collectionner les restes d'une activité industrieuse maintenant révolue et les ont magnifiés en les recréant artistiquement : tessons de tuiles et de briques qui forment le sol de leur quartier, scories de four, vieux outils dont on ne sait plus rien.
Aiguillonnés par la curiosité archéologique, ils ont cartographié leur territoire, révélant des vestiges qui ne disaient plus leur nom : murs d'usine, restes de cheminées, plaques commémoratives abandonnées citant les ouvriers tombés dans les combats de la résistance.
Accumulant matériaux et témoignages, ces enfants ont produit une connaissance qu'ils ont su mettre en texte grâce aux ateliers d'écriture conduits par Antonella Fiori. Une connaissance qu'ils ont publiée et diffusée dans leur quartier, rencontrant chaque fois de nouvelles voix désireuses de s'associer à leur projet et une écoute passionnée lors de rencontres avec les habitants de l'Estaque.Le projet désormais visible sur le site d'IPM
http://www.heritages-culturels.org/projets/tid-64-projets-2012/pid-110-le-temps-des-sirenes

Le lien social

Ginette Bizot
Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

Les Comités d'entreprises jouaient tout à fait leur rôle. Il faut dire que l'économie marchait à plein régime et les batailles menées permettaient de décrocher des avancées.
Je me souviens que j'allais avec ma mère, une fois par semaine, à la Coopérative gérée par le personnel. Celle d'EGTH était située dans un local près du stade de Riaux (actuel). Avec sa carte de membre qu'elle présentait, elle pouvait y faire des achats de produits courants -Je ne pense pas des fruits et des légumes- mais de la droguerie dont le volume et le choix étaient loin des records d'aujourd'hui, des pâtes, du café, du linge... Les prix étaient intéressants.
Les autres sociétés bénéficiaient également de leur Coopérative.
La Coloniale avait même son dispensaire situé impasse Chauffert -montée Pichou- où ma mère allait chaque semaine, un après-midi, pour s'occuper des bébés. Là, les bouts de choux étaient pesés, mesurés, tous ces chiffres étaient mentionnés sur leur fiche de suivi, les mamans s'entretenaient avec l'assistante sociale pour toute question de santé ou de démarche, et ensuite en fin d'après-midi, arrivait le médecin qui consultait. C'était gratuit.
Nous, les enfants, avions toujours droit à l'Arbre de Noël, avec le spectacle et le cadeau. Pour EGTH, tout se déroulait à la salle Sainte Cécile. Le directeur et les cadres s'installaient au balcon.
Des sorties étaient également organisées. Je me souviens être allée au Cirque de Moscou qui se produisait dans le grand Hall de la Foire de Marseille. Des cars venaient nous récupérer sur l'Estaque et nous ramenaient après le spectacle. C'était la grande expédition, la grande sortie en soirée, ça se faisait toujours en famille.
De mon temps, le jour de repos de la semaine, c'était le jeudi. Je fréquentais l'ancêtre du Centre Aéré d'aujourd'hui, puisque l'usine Kuhlmann avait créé un club où nous nous rendions avec d'autres enfants de mon âge pendant 2 heures tous les jeudis.
Ce club était situé Chemin de la Nerthe, près du Château Fallet. Un employé de la société, détaché pour ce genre d'activité, nous récupérait et nous prévoyait des après-midi récréatives. S'il faisait beau, il nous sortait dans le secteur : nous allions jouer au "ballon prisonnier" au stade de Riaux au fond du vallon. Il organisait aussi le Carnaval. Les jours maussades, on restait à l'abri.

Je me souviens

Ginette Bizot
Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

Je me souviens que mon père a travaillé longtemps le samedi matin, puis un samedi matin sur deux, c'était une grande joie pour lui et pour la famille ! Mon grand-père avait fait un séjour à la clinique de la Madrague-Ville à l'époque pour avoir été brûlé au torse par de l'acide chlorhydrique. Le père de mon amie y a laissé sa vie au moment de l'explosion volontaire d'une mine pour faire éclater la carrière.
Ce qui était formidable, c'était la proximité du domicile par rapport au lieu de travail. Peu ou pas de voitures à l'époque. Les gens allaient à l'usine à pied. Ils faisaient donc leur marche chaque jour, même plusieurs fois par jour, toujours d'un pas accéléré car la journée de boulot était longue, les excuses de retard peu tolérées, et il n'était pas du tout rare de voir régulièrement les gens faire chemin ensemble. Du coup, on se connaissait, on sympathisait, on se tenait au courant à titre privé comme vis-à-vis de l'usine ou de l'entreprise.
Je me souviens que mon père venait déjeûner à la maison. Il arrivait à 12h10 pour en repartir à 12h45, mais ce temps lui était précieux pour bien se nourrir et décompresser (pas de cantine, il valait mieux éviter la "gamelle"). La voisine qui se calquait sur les horaires de mon père, mettait alors à cuire les pâtes pour être servies "al dente" à son petit-fils qui ne tardait pas. Un jour, mon père avait été retenu, elle n'avait pas vu passer l'heure et en le constatant, elle se précipita sur la casserole toute affolée.
Je me souviens que le monde des ouvriers et le monde des bureaux n'avaient pas les mêmes horaires. Quand je les voyais sortir, vers onze heures trente, les premiers avaient leurs visages plutôt blanchis par la poussière et portaient le bleu de travail ; à midi, les élégantes et les messieurs en cravate faisaient la pause déjeûner... presque des castes.
Je me souviens que l'on ne disait pas "Il habite au n°Y de la rue X, mais aux maisons de La Coloniale, aux maisons de Kuhlmann, ça suffisait pour qu'on situe l'endroit.
Le directeur de Kuhlmann occupait une très belle villa à l'Estaque-Gare. Je me souviens que le passage piétons se faisait sous une voûte de lauriers-roses et qu'en voiture au printemps, on contournait un magnifique champ de tulipes, son épouse raffolant de ces fleurs. C'est actuellement le commissariat.
Je me souviens avoir trouvé presque ridicule quand dans les années 70-80 la mode était de porter des veste de la couleur du bleu de chauffe avec le col Mao. Pour moi, elles se rattachaient et se rattachent toujours à l'image du travail pénible.

Putain d'usine

Jean-Pierre Levaray
Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

Tous les jours pareils. J'arrive au boulot (même pas le travail, le boulot) et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe.
Un travail trop connu, une salle de contrôle écrasée sous les néons - et des collègues que, certains jours, on n'a pas envie de retrouver.
(...)
On en arrive à souhaiter que la boîte ferme. Oui, qu'elle délocalise, qu'elle restructure, qu'elle augmente sa productivité, qu'elle baisse ses coûts fixes. Arrêter, quoi. Qu'il n'y ait plus ce travail, qu'on soit libres. Libres, mais avec d'autres soucis.
On sait que ça va arriver, on s'y attend. Comme pour le textile, les fonderies... Un jour, l'industrie chimique lourde n'aura plus droit de cité en Europe.
Personne ne parle de ce malaise qui touche les ouvriers qui ont dépassé la quarantaine et qui ne sont plus motivés par un travail trop longtemps effectué, trop longtemps subi. Qu'il a fallu garder parce qu'il y avait la crise, le chômage et qu'il fallait se satisfaire d'avoir ce fameux emploi, garantie pour pouvoir continuer à consommer à défaut de vivre.
Personne n'en parle. Pas porteur. Les syndicats le cachent, les patrons en profitent, les sociologues d'entreprise ne s'y intéressent pas : les prolos ne sont pas vendeurs.
(...)
Qui parlera de l'enfer salarial ?
Non pas obligatoirement pour la pénébilité, mais pour toute cette vie bouffée, une vie déjà trop petite que le salariat grignote encore davantage.
"Putain d'usine"
Jean-Pierre Levaray
Agone éditions