Brut de Coffrage

Brut de Coffrage

Antonella Fiori en préface de son texte, expose sa démarche, reposant sur les souvenirs, les siens, mais surtout à travers ceux qui en furent les instigateurs : les familles d'ouvriers du quartier de l'Estaque à Marseille, et ceci sans aucun ordre chronologique.
Il s'agissait pour  l'auteur de recueillir leurs témoignages et de les transposer afin de les pérenniser. Tout va servir de base : bandes magnétiques, notes, photos, bouts de carton, articles de journaux, pour ce travail d'écriture. Ainsi l'histoire de ces gens va réactiver l'Histoire : le Front Populaire, les Espagnols et les Italiens émigrés, l'exploitation dans les usines chimiques, la rue, les terrasses de cafés...
Ecriture de fragments, "du latin frango : je brise" nous dit Antonella Fiori. C'est à mon avis un concept fort intéressant, car ajoute-t-elle, "Après Auschwitz, le Goulag ou Hiroshima, l'écrivain est condamné dans sa vie et dans son oeuvre à l'inachevé, au fragmentaire". Elle pense que "deux traits essentiels illustrent le 20ème siècle : le Totalitarisme et la marche du progrès".
"Brut de Coffrage" ne raconte pas à proprement parler d'histoires, c'est une "écriture à tiroirs". Cela me fait penser à "La girafe en feu" de Salvador Dali.
Traces, brefs moments d'un pays, d'un lieu, d'un état d'âme, sans forme ni suite apparente, mais où s'infiltre imagination, musique des mots ; où le concret est en filigrane, transmué de l'expérience en connaissance, "non sans souffrances" dit-elle, pour trouver le langage le plus adéquat jusqu'aux confins de l'être.
"Dans les décombres d'un univers en ruine, ramasser les pierres d'un livre écroulé".
Antonella Fiori nous fait donc part ici de la difficulté d'écrire dans un esprit novateur, de dissolution de soi-même pour passer du visible au non visible, de la matérialité à la transcendance.
Pour avoir quelques ressources, elle participe à un chantier de maçonnerie dans les Landes. Tous ces gravats, ces débris méritent peut-être une récupération ? Est-ce là prémices et métaphore de sa recherche ?
Les Arts Plastiques ont emprunté cette voie dans les années 70 avec la démarche de l'Arte Povera issu d'Italie et leur "reconstruction" provocatrice.
Grâce à une rencontre, il lui est proposé de transposer ce "magma chaotique" en l'adaptant à une lecture publique avec des étudiants. Puis, suivra une création théâtrale. L'acteur qui lisait servait ainsi de "passeur" et permettait de réincarner ce langage épars.
Cet ouvrage morcellé, aventureux, nous est fourni comme un bâtit, une quête. Quoi que ce ne soit pas à proprement parler une autobiographie linéaire, c'est une démarche fort personnelle : il me semble que rien ne peut être crée qui ne sorte de son vécu intime.
N'est-ce pas ainsi que nous vivons, exprimant une idée, prononçant une parole à un interlocuteur, alors que simultanément, en un état second de dédoublement, nous vagabondons et que de nombreuses images fugaces nous submergent, nous faisant passer pour des rêveurs, ou manquant d'attention.
Je pense qu'Antonella Fiori a tenté, comme un kaléidoscope, de donner à voir et à entendre, mêlés : expériences de vies, invention poétique, pas si loin d'un Ionesco où tout se bouscule, ou des exercices de style de Raymond Queneau.
Je lui laisse la conclusion : "Brut de Coffrage, c'est le lieu de survie d'une trace".
Nicole Chantereau
Bulletin de l'A.A.P.A.
Association pour l'Autobiographie et le Patrimoine Autobiographique
mars 2002

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