Décembre 1947

L'escalier du drame

Dans la nuit du 8 au 9 décembre 1947, Sylvain Bettini est atteint d’une balle dans le dos tirée par un Policier. Sylvain Bettini n’était pas armé.
Ce jour-là, ils devaient installer un barrage à Riaux, en bas de la côte qui monte à l’usine Kuhlmann. Sur le remblai, il y avait un four rotatif en dépôt sur une plate-forme d’une vingtaine de mètres. Ils n’étaient pas assez nombreux pour faire rouler le four rotatif sur la route. Ils s’en retournèrent tous au Bar du Bien-être et décidèrent de revenir le lendemain soir. Certains, dont Sylvain revinrent sur leurs pas pour emprunter l’escalier qui rejoint la rue Etienne Colombel. Lucien lui, longea le trottoir du côté des platanes en direction de l’Estaque Plage. En se retournant, il vit deux phares allumés. Seuls les policiers circulaient à cette époque-là.
Les flics s’arrêtèrent à sept ou huit mètres. Ils descendirent du fourgon. Lucien entendit des coups de feu. ils s’étaient planqués dans un gros tuyau avec son ami Sanchez. « On n’était pas des courageux ! » dit Lucien. Cette nuit-là, Sylvain ne rentra pas dormir chez ses parents.
Le lendemain matin, un collègue de travail confirma mes craintes. Il me dit : « Lu, tout le monde est au courant, tu peux rentrer chez toi… »
Lucien enfourcha sa bicyclette et se rendit au kiosque le plus proche.
J’achète « Midi-Soir ». C’était le journal vespéral de « La Marseillaise ». et là, je retrouve mon frère sur la première page ! Alors, je fonce à l’Hôpital de la Conception, et là, quand mon frère m’a vu, il m’a dit : « Tu n’as rien toi au moins Lucien ? ». J’ai dit : « Non ne t’inquiète pas pour moi ». Et, c’étaient des grandes salles à La Conception, des grandes salles avec plusieurs lits et des allées au milieu, et en fin de salle, il y avait une porte qui donnait accés à d’autres chambres, et d’un coup moi, je vois sur la tablette, je vois sur la tablette la balle, mais la balle elle était lisse, ça a été ma remarque à moi, et trois gars sont arrivés en civil de la porte qui menait aux autres chambres, ils ont pris la balle et ils sont partis, et à compter de là, ils ont dit qu’ils avaient fait des sommations, qu’ils avaient tiré en l’air, qu’ils avaient tapé là, et par ricochet, de ricochet en ricochet, ils avaient atteint mon frère ! Alors que mon frère, il était traversé de part en part, enfin, dix-sept perforations, et à compter de ce moment-là on n’avait plus de preuves nous. Moi ma remarque, la balle, elle était lisse, elle était brillante, elle était lisse la balle.
La Police défendit la thèse de la blessure par ricochets, en dépit de l’absence de déformation de la balle et de trace d’impact du projectile dans les escaliers. Par contre, tout accréditait l’idée que le policier avait fait feu sans sommation directement dans le dos. Sylvain décéda de ses blessures.
Le 6 avril 1948 à 8 heures 15 du matin, la mère de Sylvain fut convoquée pour témoigner devant la Huitième Chambre du Tribunal de Marseille, lors du procés intenté par le Ministère Public contre le policier accusé d’homicide volontaire. Celui-ci argumenta qu’il faisait nuit et qu’il avait eu peur. La balle était partie accidentellement. Il s’en sortit avec une amende et deux mois de prison avec sursis.
Image extraite du film "La Parole Libérée"