Les Textes Libres

  • Dans le bistrot, le soleil traverse la vitre. Il vient se refléter sur les tables en marbre où étaient assis, il y a quelques minutes, les consommateurs. Toujours les mêmes : le père André, avec sa casquette dont la visière lui cache les yeux et surtout les cartes qu'il tient à la main. Monsieur Toulouse, toujours un oeil à moitié fermé, pour lui éviter la fumée de son éternelle cigarette. Le charcutier d'en face qui ne joue pas, car avec ses yeux perçants, il surveille sa boutique. Sur la quatrième chaise, le petit instituteur est assis. Il ne vient que le mercredi ou dans la soirée à partir de seize heures trente.
    Ce rayon de soleil, c'est le dernier des soirs d'été. Il n'éclaire plus maintenant que les cercles humides laissés par les verres vides, où les mouches collantes se disputent le sirop avant que le patron ne vienne passer un chiffon pour nettoyer la table.

    Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

  • "J'ai encore fait le voyage de Sadi Carnot à Saint Henri "esquichée" comme une sardine". Entendez : serrée comme ces poissons dans leur boîte. Aux heures de pointe, les deux rames de tramway sont bondées. Des grappes humaines s'accrochent aux poignées extérieures. Les corps suspendus dans le vide tanguent en même temps que la voiture.
    Ce mot "esquicher" prononcé avec l'accent, en détachant les trois syllabes et en insistant plus longuement sur les deux dernières, visualise la position de l'individu, coincé par une foule si dense sur la plate-forme du tram, que ses pieds ne touchent pas terre.
    Lorsque je me trouve face à quelqu'un d'étranger à notre région et que certains mots de notre belle langue ont tendance à se mêler à la conversation, je les y  encourage, et je me dis qu'il n'est pas nécessaire que je m'esquiche : ils sortent sans difficulté de ma bouche.
    Regardez comme ils sont habiles à se déguiser pour mieux pénétrer une discussion, tous ces dérivés du mot occitan "esquichar".
    Il y a "esquichade" sorte de tapenade d'aubergine ; le "quichet" délicieuse tranche de pain frottée à l'ail, tartinée d'anchois et généreusement aspergée d'huile d'olive ; et bien d'autre encore...
    La langue occitane n'est pas une chanson qui coule et qui exprime tous les états d'âme. Ainsi, ce mot "esquicher" a plusieurs significations :
    - Presser un produit pour en retirer la substance.
    - Se presser les uns contre les autres, se blottir.
    - Se soumettre et éder.
    Alors, amis d'ailleurs, lorsque vous assistez à un dialogue entre deux autochtones du sud et que certains mots vous paraissent folkloriques, ne vous moquez pas, mais retenez-les car ils sont les enfants de la langue d'Oc.

    Rio Tinto - L'Estaque au temps des usines

  • Définition : émigrés venus d'Italie, soit pour trouver du travail en France, soit pour fuir une dictature et ses institutions fascistes.
    Dès 1918, le port de Marseille et la ville furent envahis de maçons, de menuisiers, de charpentiers marine venus d'Italie.
    Mourepiane, petit quartier portuaire et populaire en accueillit de nombreux. De grands ateliers tels Bolcioni, Jauffrey, Pecori et beaucoup d'autres dont je ne connais pas les noms, appréciaient leur savoir-faire.
    Moi, je fus mêlée à ceux qui exerçaient le métier de maçon, car j'avais mon père qui adorait le bâtiment et qui en connaisseur leur confiait du travail. Leur spécialité c'était la rocaille. C'est ainsi que des « cascades » à deux ou trois étages égayaient les maisons de Mourepiane. J'ai une fontaine dans mon jardin datant de cette période, mais l'eau n'y ruisselle plus.
    Les allées rocailleuses, les bassins, les faux châteaux forts... j'ai même comme voisin un fumeur de pipe à la fenêtre de sa masure. Bonnet sur la tête et sourire aux lèvres, je le salue chaque jour en passant dans la rue.
    Notre quartier est devenu célèbre à cause de ces ouvriers, les « babis » comme on les appelait d'une manière un peu péjorative. Ils avaient gardé leur accent rocailleux, leurs casquettes et leurs pantalons de travail. Selon la région d'où ils venaient leur « rouler des rrrrrrrr » était plus ou moins prononcé.
    J'ai aussi connu des Italiens cultivant les champs dans leur pays et revenant parfois à pied travailler aux Tuileries de Saint Henri pendant les mois d'hiver.
    Pourquoi les avait-on appelé les « babis » ? Je n'en connais pas l'origine, mais au fil des ans, ils se sont fondus avec les « anciens » et les « nouveaux » qui font actuellement parti de la population marseillaise. Mes rocailles me font penser à eux chaque jour.

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  • A Saint Henri, les usines étaient nombreuses et la fumée de leurs cheminées obscurcissait notre beau ciel bleu. On les appelait "les tuileries" car elles fournissaient des briques et des tuiles dans le monde entier. Elles employaient la moitié de la population du Bassin de Séon : hommes, femmes et mêmes enfants. Elles se composaient de grands bassins de brassage de l'argile. Cette argile mélangée avec l'eau fabriquait une matière qui serait aussitôt transformée en briques ou en tuiles. D'immenses fours à 900°/1000° servaient à la cuisson. La chaleur était intense. Les ouvriers passaient de dures heures avec assiduité, devant ces fours tels des esclaves. Leur pauvreté était légendaire.
    Vêtus de salopettes et chaussés d'espadrilles, ils prenaient le chemin du travail dès 5 heures du matin. Logés par un patron qui ne pensait qu'aux bénéfices de son exploitation, ils vivaient dans des cabanons exigus. Il y avait beaucoup d'émigrés et le salaire était très bas, la pauvreté et le chômage : le lot quotidien.
    A la fin de la journée, ils avaient droit à la douche pour se débarrasser de cette poussière rouge qui leur collait à la peau. Dans leurs coeurs la révolte grondait. 

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  • Ma copine Yvette a été assistante sociale dans une des usines de l'Estaque Riaux. Bien qu'étant souvent en réunion avec le patron et les contre-maîtres, elle faisait le tour de l'usine et des ateliers pour rencontrer les ouvriers, les apprentis, les manoeuvres. Les horaires de travail étaient rythmés par les sirènes qui appelaient les ouvriers pour les différents postes : les quarts, les trois huit etc. De jour comme de nuit, les ouvriers étaient obligés de pointer à l'entrée et à la sortie.
    Malgré la prévention, il y avait beaucoup d'accidents de travail, de stress et de déprime. Heureusement, les copains étaient là. Quelquefois, il y avait des grèves à propos des risques liés à l'amiante et aux conditions de travail.
    Il y avait un médecin et une infirmière qui voyaient régulièrement les ouvriers et leur conseillaient des postures moins fatigantes dans leur poste de travail.
    Beaucoup d'employés n'avaient pas le temps de rentrer chez eux pour les repas. Ils déjeunaient à la cantine ou d'une gamelle apportée de la maison.
    Ma copine animait la bibliothèque de l'usine. Elle conseillait dans les choix des lectures. Souvent, elle prenait le temps de discuter avec les ouvriers de leurs soucis et de leur famille. Parfois, elle trouvait des solutions avec eux pour résoudre leurs problèmes.

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La petite Fabrique

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